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Entre immigration et marché du travail, des liens plus complexes qu’il n’y paraît

Objet de polarisation politique, l’immigration peut aussi être étudiée scientifiquement. Notamment son impact sur la croissance économique ou le marché de l’emploi. Les recherches les plus récentes montrent que la contribution de l’immigration à l’économie est plus subtile que ne le laissent penser les débats où la caricature s’impose souvent.
Par Anthony Edo
 Billet du 17 février 2026

L’immigration est souvent perçue comme une menace pour les salaires et l’emploi. Les études consacrées aux conséquences de l’immigration sur le marché du travail offrent un regard plus nuancé. L’entrée de travailleurs immigrés dans une économie n’a globalement pas d’incidence sur le salaire et le taux d’emploi des natifs. L’immigration peut toutefois engendrer des effets redistributifs, créant ainsi des gagnants et des perdants au sein des pays d’accueil. Ce sont notamment les travailleurs natifs les moins qualifiés, ainsi que les immigrés déjà présents, qui sont les plus vulnérables face à l’immigration, notamment lorsque celle-ci est faiblement qualifiée.
 

La taille de l’économie s’ajuste à l’immigration

Quand il s’agit de penser l’impact de l’immigration sur le marché du travail, l’un des présupposés est de considérer que la quantité d’emplois disponibles dans l’économie est fixe et que les travailleurs sont interchangeables. Selon cette représentation simpliste du marché du travail, la hausse de la force de travail (induite par l’immigration) ne peut se traduire que par une intensification de la concurrence et une détérioration de la situation économique des travailleurs locaux.

Dans les faits, le niveau d’emploi varie proportionnellement à la population en âge de travailler, de sorte qu’une augmentation de cette population se traduit généralement par une hausse de même ampleur du nombre de personnes en emploi. La hausse de l’offre de travail liée à l’arrivée d’immigrés pourrait donc se traduire par un simple changement de taille de l’économie, avec davantage de travailleurs et de richesse produite, sans incidence sur le salaire ou le taux d’emploi moyen.

Si l’immigration de travailleurs exerçait des pressions concurrentielles sur le marché du travail, elle devrait également élargir la taille du marché et favoriser l’émergence de nouvelles opportunités d’emploi.

Hausse de la demande de biens et de la production

Par leur travail, les immigrés soutiennent la croissance économique et aident les entreprises à résorber leurs besoins en main-d’œuvre. Les immigrés, par leur consommation, augmentent également la demande de biens et services au sein des pays d’installation et favorisent la création d’emplois. Ils peuvent aussi contribuer à l’activité économique via leur activité entrepreneuriale.

Dans de nombreux pays de l’OCDE, comme en France, la part des travailleurs indépendants nés à l’étranger est supérieure à celle des natifs. Que ce soit par le biais de leur activité entrepreneuriale ou de leur très haut niveau de qualification, les immigrés favorisent les dépôts de brevets et l’innovation, source de progrès technique et de croissance à long terme qui, en retour devrait avoir, des effets bénéfiques sur les salaires et l’emploi.

Enfin, la hausse de la rémunération relative du capital par rapport au travail, induite par l’immigration, devrait favoriser l’investissement et la création d’entreprises. Cette accumulation de capital devrait restaurer le ratio capital-travail à son niveau initial (c’est-à-dire celui qui prévalait avant l’épisode migratoire) et compenser intégralement l’éventuel impact négatif de l’immigration sur le salaire moyen. En somme, l’augmentation de l’offre de travail liée à l’immigration devrait générer sa propre demande et n’avoir que des conséquences limitées pour les travailleurs locaux.

Un impact globalement neutre pour les natifs, mais négatif pour les immigrés déjà installés

La plupart des études empiriques concluent que la hausse de la population active induite par l’immigration n’a globalement pas d’effet sur le salaire moyen ni sur le taux d’emploi des natifs. C’est vrai des études qui comparent l’évolution des salaires et de l’emploi entre des localités affectées différemment par l’immigration, ou des études théoriquement fondées qui combinent modélisation du fonctionnement du marché du travail et simulations numériques.

Certaines études montrent même que l’immigration peut avoir des effets positifs sur la productivité et le salaire moyen des natifs. C’est notamment le cas lorsque la concurrence entre les nouveaux immigrés et les natifs est limitée, en raison de différences de niveaux de diplôme, de qualification, d’expérience professionnelle ou de compétences linguistiques.

Toutefois, si l’augmentation de l’offre de travail peut améliorer les opportunités économiques des natifs dont les compétences sont complémentaires de celles des immigrés, elle tend aussi à détériorer celles des travailleurs en concurrence directe avec les nouveaux arrivants, au premier rang desquels les immigrés déjà présents issus des vagues d’immigration passées.

 

Plusieurs études menées aux États-Unis, en France ou en Norvège, estiment que les effets concurrentiels de l’immigration induits par la hausse de l’offre de travail s’exercent davantage au sein de la population immigrée, pouvant ainsi conduire à une détérioration des salaires des immigrés issus des vagues précédentes.

Ce sont aussi l’une des conclusions du rapport détaillé de l’Académie nationale des sciences états-unienne de 2017, réalisé par une vingtaine d’experts (p. 5) :

« Lorsque des effets négatifs sur les salaires causés par l’immigration sont observés, ce sont généralement les immigrés déjà présents, souvent les plus proches substituts des nouveaux arrivants, qui sont le plus pénalisés. »

En creux, ce résultat suggère que l’immigration pourrait donc compromettre le processus d’intégration économique des immigrés déjà installés sur le territoire.

Les travailleurs natifs peu qualifiés sont vulnérables face à l’immigration

Si la réaction en moyenne du salaire et de l’emploi des natifs à l’immigration est faible, des effets différenciés, selon la structure de qualification des immigrés et de la position des natifs dans l’échelle des qualifications, peuvent toutefois être plus marqués. Un effet moyen proche de zéro ne signifie pas qu’il est nul ou négligeable pour tout le monde. Dans de nombreux cas, les natifs les moins qualifiés sont les plus vulnérables face à l’immigration du point de vue de leur situation sur le marché du travail.

C’est ce que constatent les auteurs d’un article paru en 2022 sur le lien entre les inégalités salariales et l’immigration au Royaume-Uni. Entre 1994 et 2016, l’immigration a eu un effet positif sur les salaires des travailleurs britanniques les mieux rémunérés, situés dans les déciles supérieurs de la distribution des salaires (au-delà du 75e percentile), et a exercé des pressions à la baisse sur les rémunérations des travailleurs les plus défavorisés, situés dans les déciles inférieurs de la distribution des salaires (en deçà du 25e percentile). Comme le concluent les auteurs, « l’immigration a donc contribué à l’augmentation des inégalités salariales observées au Royaume-Uni en renforçant les écarts de salaire parmi les travailleurs natifs ». Ce résultat s’explique par la forte présence des immigrés dans les segments les moins qualifiés du marché du travail, liée notamment à leur déclassement professionnel (le fait qu’ils occupent des postes en deçà de leur niveau de qualification).

Cette conclusion est comparable à celle de l’Académie nationale des sciences des États-Unis, qui souligne que les effets négatifs de l’immigration faiblement diplômée aux États-Unis dans les années 1990-2000 ont été préjudiciables aux salaires des natifs les moins diplômés, en raison d’une concurrence accrue au sein de ce segment peu qualifié du marché du travail.


France 24, 2025.

En France, les niveaux de diplôme des immigrés sont fortement polarisés. D’après le recensement de la population de 2022, 28 % des travailleurs immigrés avaient un niveau de diplôme inférieur ou équivalent au brevet des collèges (contre 10 % chez les natifs), tandis que près de 21 % étaient titulaires d’un diplôme de niveau bac + 5 ou supérieur (17 % chez les natifs). Aucune étude n’a évalué les effets de ces immigrés hautement qualifiés sur le marché du travail français. En revanche, l’augmentation globale de la part des immigrés entre 1976 et 2007 a eu des effets plutôt négatifs sur les salaires des ouvriers, en particulier les moins qualifiés, sans impact sur ceux des cadres et des professions intellectuelles supérieures.

Ces effets différenciés s’expliquent notamment par la forte proportion d’immigrés dans les métiers d’ouvriers, qui, en 2022, regroupaient 28 % des travailleurs immigrés (contre 18 % des natifs). Des résultats confirmés par une autre étude française, qui montre que, entre 1982 et 2016, l’immigration a pesé négativement sur les salaires des travailleurs natifs les moins diplômés, sans effet significatif sur ceux des plus diplômés.

L’une des contreparties de l’accroissement de la concurrence dans certains segments du marché du travail est qu’elle peut également exercer une pression à la baisse sur les prix des services qui y sont produits, en raison de la réduction des coûts de production liée à l’arrivée de nouveaux travailleurs. Des études ont ainsi montré que l’immigration, notamment peu qualifiée, représentait une source de gains de pouvoir d’achat pour les consommateurs des secteurs de la construction (charpentiers, peintres) et des services à domicile (garde d’enfants, ménage, jardinage).

En définitive, l’immigration est un vecteur de croissance économique qui génère des gains pour de nombreux acteurs au sein des pays d’accueil. Mais elle peut aussi représenter une source de concurrence préjudiciable aux travailleurs présents sur les mêmes segments du marché du travail que les nouveaux arrivants, comme les immigrés déjà installés sur le territoire ou les natifs faiblement diplômés. Tenir compte de l’ensemble de ces effets est essentiel pour appréhender l’impact économique de l’immigration dans toute sa complexité.The Conversation

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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